_ Vendredi 3 Octobre.
_______________ B i l l :
Je suis fatigué d'attendre. Il doit commencer à se faire tard. Je regarde sur mon portable, qui m'indique seulement 10 heures. A dire vrai, passer la nuit dehors, à attendre sur un bout de carton dans la rue, et satisfaire des besoins pour presque rien, n'est pas une activité vraiment très excitante. Du moins pour ma part, ça ne me passionne pas.
Plus les jours passent, plus le temps se refroidi rapidement. Normal, l'hiver arrive peu à peu. Je regarde passer les gens. Certains m'échangent quelques regards furtifs, me plaignant sûrement, d'autres me fixent plus attentivement. Il y a aussi ceux qui ne me prêtent aucune attention.
De temps en temps, un homme m'aborde. Il me demande de le suivre, souvent dans sa voiture, je fais ce que je dois faire sans un mot, et on ne se revoit plus. Certains soirs j'ai beaucoup de travail, d'autres je perds stupidement mon temps.
Ce soir, ça marche plutôt bien. Je n'ai pas à me plaindre. Pourtant c'est ce que je fais, simplement parce que je ne supporte plus cette vie terne, immorale. J'ai tellement changé ces derniers mois... Je ne suis plus la même personne, je ne me reconnais presque pas.
Je ne comprends pas comment j'ai pu en arriver là. Fuguer n'était sûrement pas la meilleure option. Certainement la pire de toutes... Mais chaque soir se ressemble et je prends maintenant l'habitude. Il y a un mois, j'étais tellement innocent. Mais à présent, j'ai appris à me défendre.
J'ai beaucoup moins peur...
-Hey toi ! Qu'est-ce que tu fais là ?
Je sursaute. Une voix me tire de mes pensées, et me prouve que finalement, il m'arrive encore d'avoir la frousse. Je relève la tête en direction de mon interlocuteur et le reconnaît immédiatement. Avec un look aussi hors du commun, impossible de l'oublier. C'est le patron du « Krystal », où je me suis présenté le mois dernier.
Il n'a pas changé...
-Rien. Je me repose c'est tout.
-Très bien. Alors repose-toi 50 mètres plus loin. Tu es trop près de ma boîte là...
-Et alors ??
-Je sais très bien ce que tu fais, et je sais surtout que tu vas me piquer mes clients salope !
Apparemment, il ne m'a pas reconnu. Logique, puisque je suis bien différent d'il y a un mois... Je ne perds pas mon sang froid, et le regarde, faisant style de ne pas comprendre :
-Ecoute, je ne vois pas de quoi tu peux bien parler, mais moi j'attends mon copain. Il va arriver d'une minute à l'autre.
-Ton copain a intérêt à se bouger le cul dans ce cas...
Il se retourne et repart en direction de sa boîte.
_______________ T o m :
Ce n'est pas la première fois que je la vois traîner par ici cette pute. Je n'aime pas ça. Jusqu'à maintenant je n'avais rien dit, croyant que c'était juste un endroit temporaire. Mais ça commence à faire trop. Le pire c'est qu'elle est arrogante cette chieuse...
Ca ne va pas se passer comme ça. Et l'histoire de son copain... C'était pour faire de l'humour ?
Tiens... Quand on parle du loup... Une voiture noire s'arrête devant elle, et la fenêtre se baisse. Je la vois qui s'avance, fait un sourire pervers comme il faut au conducteur, lui adresse quelques mots et ouvre la portière.
Juste son copain ? On y croit tous... Et moi le premier !
La caisse se barre avec elle, mais comme toujours, elle reviendra.
Ce n'est pas la dernière fois qu'on se voit ma belle...
_______________ B i l l :
Je retourne m'asseoir sur mon carton habituel. Cette fois-ci, ça aura duré une heure. Le mec était moche, énorme, sal. Il sentait la transpiration et avait sûrement oublié de se brosser les dents. J'ai dû lui faire une pipe, le laisser me rouler une pelle, et faire semblant d'y prendre du bien.
Malgré ça, je ne suis pas plus dégoûté que cela. Comme je dis, j'ai l'habitude maintenant. Mais ce qui me gène c'est que j'ai fait ça seulement pour 10 euros. C'est ignoble. Et pour mon loyer j'ai déjà entamé plusieurs prêts.
Il est à présent 11 heures passées, et je recommence une nouvelle fois : attendre. Attendre, attendre, attendre. Attendre pour quoi au juste ? Pour une nouvelle fois, me faire pourrir de l'intérieur ? Ce n'est pas une vie ça...
Un homme m'interpelle.
Et c'est repartit pour un tour ! Je me lève, me glisse à nouveau dans le personnage. Oui, parce que je dois m'inventer un personnage... Je fixe l'homme, et lui jette un regard provocateur. Bizarrement, il a l'air assez contrarié. Il ne me regarde pas de la même manière que les clients habituels.
-S'il vous plaît mademoiselle. Je vais vous demander de partir 50 mètres plus loin.
Je ne comprends pas pourquoi il s'exprime ainsi. De plus, d'ordinaire, les gens me regardent avec plus de désir, plus de passion.
-Allez dépêchez-vous ou j'en viens à la force.
C'est seulement maintenant que je remarque le badge posé sur son tee-shirt, avec inscrit noir sur blanc « Sécurité – Le Krystal ». J'abandonne alors mon personnage et essais de me défendre comme je peux.
-Mais je n'ai rien fait !
-50 mètres plus loin...
-Mais j'en ai marre à la fin ! Je ne fais rien ici ! J'attends juste mon copain qui est dans la boîte !
-Et bien attendez-le 50 mètres plus loin...
Je dégage donc sans discuter. Une fois 50 mètres plus loin, je me retourne. Il est toujours là, entrain de me fixer les bras croisés. Un client arrive alors, et je pars avec lui, reprenant mon autre visage.
Lorsque je reviens environ 30 minutes plus tard, je reprends place une fois de plus sur mon carton. Le vigil de tout à l'heure s'approche à nouveau de moi. Alors que je m'apprête à trouver une nouvelle excuse, il s'assoit à mes côtés. Etonné, je le regarde. Avec un air de pitié, il me dit :
-Pourquoi vous faites ça ?
-Pourquoi je fais quoi ?
-Vous le savez aussi bien que moi...
-....
-Ca ne me regarde pas. Pourtant je me sens concerné au fond. Moi non plus je ne fais pas toujours des choses très exemplaires, mais moi je suis vieux. Tu es jeune, très jeune. Trop jeune. Mon fils a le même âge que toi. Je me mets donc à la place de tes parents...
-Et il a quel âge ?
-Bientôt 15 ans.
-J'en ai 17 alors non, on n'a pas le même âge. Et vous ne pouvez pas vous mettre à la place de mes parents puisque je n'ai pas de parents !
Il ne sait plus quoi dire. Il semble regretter à présent ses propos. J'ai mentis, bien sur que j'ai des parents. Mais ils ne savent rien de ce que je fais, d'où je suis, et de ce que je suis devenu. Ils ne sont plus là maintenant...
Nous restons assis ainsi, tous les deux, un bon moment. Je réfléchis longuement avant de décider de me jeter à l'eau :
-Il y aurait du job pour moi dans ce club ?
Après un petit soupir de sa part, il me répond qu'il n'en sait trop rien, mais qu'il peut aller se renseigner. J'espère que ce sera encore possible, car la vie dans la rue n'est à présent plus supportable.
Nous nous levons, et nous dirigeons vers ce club, où beaucoup de gens entrent et sortent. A l'entrée, un énorme panneau clignotant indique le nom de la boîte. Ca doit être très fréquenté...
J'entre, le suivant de près. Je ne voudrais pas le perdre de vue... Nous nous approchons du bar, et il interpelle quelqu'un.
_______________ T o m :
-Encore elle ?
-Ouais... Elle est revenue. Mais cette fois elle demande du travail chez nous...
Je la détaille attentivement, cherchant le pour et le contre. Ok, elle commence déjà à me courir sur le haricot. Mais au fond, elle à l'air d'avoir pas mal du succès, vu le nombre de mecs qui s'arrêtent pour elle dans la rue. Peut-être bien qu'elle nous serait très utile...
-Et bien on va voir ça tout de suite... Suis moi.
Je me tourne et la sens qui me suit. Elle ne parle pas beaucoup pour le moment. Nous arrivons dans mon bureau, je la fais entrer et s'asseoir. Elle me regarde, et alors que je m'apprête à ouvrir la bouche elle me dit :
-Je suis déjà venue me proposer ici enfaîte. Enfin, c'est vous qui m'avez proposé.
Comme je n'en ai évidemment aucun souvenir, je fais mine de réfléchir.
-Je vous avais dit que j'étais puceau... Enfin... Que j'avais pas d'expérience avec les hommes quoi... Bill, vous vous souvenez ?
-Ah oui Bill ! Bien sûr. Comment pourrait-on oublier ça ? Et figure-toi que je t'ai encore pris pour une meuf...
Je lui fais un sourire moqueur.
- J'ai changé maintenant... Comme vous voyez je fais ça dans la rue. Et j'ai beaucoup de clients. J'ai donc une meilleure expérience qu'il y a un mois. Mais je gagne trop peu d'argent...
-...
-Je suis accepté ? Je veux dire, on zappe toujours les 4 ans d'expérience ? J'ai vraiment besoin d'argent... Et comme vous me demandez tout le temps « d'aller 50 mètres plus loin »...
-Ok. C'est d'accord. Je t'engage.
J'ai dit ça peut-être trop vite. Mais je pense que c'est ce qu'il y a de mieux à faire. Je ne vais sans doute pas regretter... Après tout, il a vraiment l'air d'avoir changé !
C'est pas très raisonnable de ma part. J'aurais dû réfléchir d'avantage. Mais bon, j'ai dit oui. Il va me montrer ce qu'il vaut... Un petit sourire se dessine sur son visage.
-Mais il faut toujours payer les tests...
-C'est combien ?
-50 euros.
-A oui quand même...
Après une petite pause, il dit :
-Bon ok. Ca va être un peu juste, mais je vais y arriver. Je gagnerais combien si je travaille ici ?
-Tout dépend de toi. Tu fixes ton prix, mais tu m'en parles d'abord par contre. Au fur et à mesure que le succès augmente, tu fais monter les prix. Au départ tu es à 50 euros.
Il sourit de nouveau. Je crois que ce job commence à l'intéresser réellement.
-Bien, un homme va venir te tester, disons demain... C'est un professionnel qui se déplace de boîte en boîte à Hamburg. C'est pour ça que tu devras le payer. C'est son job, et il va tout de suite nous dire si tu es fait pour ça ou pas. Fais gaffe, il est super exigeant...
Il n'a pas l'air très sûr de lui. Mais j'ai confiance, et à vrai dire, je lui fais faire les tests uniquement par principe.
_______________ B i l l :
Nous discutons tous les deux, entre employé / employeur. Il me détaille, et semble satisfait de moi.
-Et bien, Bill, je vais te dire le règlement, dans le cas où tu es accepté après les tests. Mémorise bien tout, car souviens-toi : une erreur et tu remets plus les pieds ici.
-Ok...
-1. Il y a le directeur de la boîte et trois patrons : Sam, Alex, et moi. Je m'appelle Tom. Tu dois m'appeler par mon prénom, et ici, on tutoie tout le monde. Sauf le directeur évidemment. Tu es sous ma responsabilité. Tu as donc intérêt à me prévenir de tous tes fais et gestes. Et si jamais tu veux monter ton prix, il faut m'en demander l'autorisation.
2. Nous sommes tous équipés d'un bip, patron comme employé. Le bip fonctionne aussi avec textos. Lorsqu'un client se présente, tu me bip une fois. Tu m'indiques le temps qu'il compte rester avec toi, ainsi que le numéro de la chambre où vous vous trouvez. En cas de soucis, de client violent ou autre, tu me bip deux fois, et j'arrive tout de suite.
3. Le client est roi : qu'il veuille dominer, être dominé, qu'il ai envie que tu cris ou que tu lui fasse des gâteries... Tout ce qu'il te demande doit être exaucé. Et surtout, cela doit durer le temps qu'il désire. Pas plus, pas moins. Tu dois toujours être près à recommencer. De plus, quelque soit le client ou sa classe sociale, tu dois accepter de t'en occuper. Ici, tu pourras trouver des gars pétés de tune, comme des gars sans un rond qui économisent toute leur vie. Cependant tu dois aussi savoir t'affirmer, ce qui nous mène à la règle 4.
Il ne s'arrête plus. Même pas une pause avant de réfléchir à la règle suivante. On dirait qu'il a appris une leçon par c½ur. Il parle sans méchanceté, mais sans générosité non plus. Sa voix est terriblement douce, mais il utilise un ton neutre. Je parie que des dizaines de jeunes femmes ont déjà eu envie de lui dans la boîte. Dommage qu'il ne soit que patron, car moi aussi aurait été intéressé...
-4. Dans ce métier, il faut quand même être sûr de soi. Si tu as peur, et si tu n'as pas confiance en toi, tu ne pourras pas y arriver, et tu craqueras. Ici, les larmes ne sont pas tolérées.
5. Evidemment, tu n'es pas la seule « pute » ici. Vous êtes une grosse trentaine. Avant que la soirée commence, je te conseille de discuter avec elles. Il y en a plein qui sont très sympas, et tu peux leur demander conseils. Mais dès que le travail débute, rappelle-toi que tu es en concurrence avec elles. J'ai 10 filles à ma charge, et deux gars : Andréa et maintenant toi.
6. Pour le fric que tu gagnes, 1 quart est à toi, et les 3 autres quarts me reviennent. A chaque fin de nuit, tu me rapportes ce que tu as gagné et je te rends immédiatement la monnaie. Et à chaque fin de semaine, je dois 100 euros par fille au directeur. Je ne garde donc pas tout le fric pour moi, mais bon de toutes façons ça ne te regarde pas.
7. Dans notre club, nous établissons toute une hiérarchie. Au départ, tu seras sur le trottoir. T'attendras les clients à l'extérieur et tu pourras rentrer une fois avec eux. C'est pour ça que je voulais que tu te barre 50 mètres plus loin, pour pas que tu te confondes aux notres. Ensuite, deuxième échelon : quand je vois que tu t'es bien intégré, je te fais passer dans le bar, où tu pourras circuler librement, toujours à la recherche de clients. Après ça tu passeras à la barre, où tu danseras jusqu'à que quelqu'un te branche et tu partiras alors avec dans une chambre. Ca c'était le 3ème niveau. Et le dernier, où seulement 6 places sont dispo, ça s'appelle la « glass'boxe ». T'es derrière une vitre, dans une chambre. Les clients passent, et lorsque l'un d'eux te choisit la lumière s'éteint. Il rentre alors avec toi dans la glass'boxe.
Dernière chose : Tu n'as pas le droit de consommer au bar, sauf si un client t'y invite. Je pense que je t'ai tout dit... Une question ?
Je crois que je n'ai pas tout enregistré. Peut-être que j'aurais dû prendre quelques notes. Comment veut-il que je retienne tout ça ? En tout cas, ça à l'air très strict. Et je n'ai vraiment pas intérêt à me la couler douce... Je réfléchis un peu et m'aperçois qu'il ne m'a pas parlé d'une chose importante.
-Et les horaires ?
-J'allais y venir... Je veux te voir ici, tous les jours sauf imprévu, à 8 heures du soir. Pas de retard toléré. Tu bosse jusqu'à 6 heures du mat' sauf si je te libère avant. C'est à cette heure là que tu me fileras le pognon.
-Très bien ...
-Dernière chose : Il te faut un pseudo ...
-Heu ... Billy ?
Il me regarde comme si j'avais dit une connerie, puis acquiesce finalement.
- Et bien, "Billy", tombes-tu facilement amoureux ?
- Heu... Je ne suis jamais tombé amoureux...
- Super. Parce qu'il ne faut pas que tu t'attaches aux clients. Ca pourrait devenir génant...
Je ne comprends pas très bien, mais ne prolonge pas la conversation.
Je sens qu'une nouvelle vie va s'ouvrir à moi. Si je réussi les tests bien sûr. Ok, toujours dans le même genre de monde : celui de la saleté, de la monotonie. Mais c'est ainsi, et à moins que de retourner vivre chez mes parents, ce que je souhaite le moins du monde, il faut que je sois fort, et que je résiste. Après tout, il faut que j'assume les conséquences de mes choix...
Je me lève, et lui sers la main, sous son air étonné. Je lui dit à demain et sors de la boîte. Le jour ne s'est pas encore levé, et la boîte est toujours pleine à craquer...